Uvira : la recrudescence de la justice populaire inquiète et menace la cohésion sociale.
La recrudescence des cas de justice populaire observée ces derniers temps dans la ville d’Uvira et dans la plaine de la Ruzizi suscite de nombreuses interrogations au sein de la population et des acteurs judiciaires. Ce phénomène, qui consiste pour une foule à se substituer aux autorités judiciaires pour punir un présumé coupable, remet en cause le fonctionnement de l’appareil judiciaire et entraîne parfois la mort de personnes innocentes.
Face
à cette situation, les reporters de la rédaction de HABARI ZA MAHALI ont rencontrés le mardi 10
les habitants et experts en matière judiciaire. Au centre-ville d’Uvira
comme dans la cité de Sange, plusieurs citoyens ont évoqué les causes de cette
pratique qui prend de l’ampleur dans la région.
Selon
un habitant d’Uvira, la faible présence des institutions judiciaires et leur
inefficacité dans certains contextes expliquent en grande partie le recours de
la population à la justice populaire. « Ces phénomènes de justice populaire
sont fréquents ici chez nous. L’une des principales causes est la faible
présence des autorités judiciaires ou l’inefficacité des institutions. Dans certaines
périodes de crise, la police, le tribunal ou encore le parquet fonctionnent
difficilement ou sont presque absents. Face à cela, la population pense parfois
que se faire justice soi-même est une solution pour rétablir l’ordre »,
explique-t-il.
Cet
habitant souligne également que le chômage élevé, la pauvreté et la
prédominance de l’économie informelle accentuent la frustration sociale,
poussant certains citoyens à punir eux-mêmes les personnes soupçonnées
d’infractions. Pourtant, cette pratique entraîne souvent de graves
conséquences. « Dans plusieurs cas, des innocents perdent la vie. C’est
pourquoi nous pensons qu’il est important de transférer tout accuser devant la
justice afin qu’il soit jugé conformément à la loi », ajoute-t-il.
Dans la cité de Sange, un autre habitant dénonce des accusations liées à la sorcellerie, qui ciblent particulièrement les personnes âgées. « Dans notre société, lorsqu’une personne âgée a des rides visibles sur le visage, certains l’accusent facilement de sorcellerie. Lorsqu’un décès soudain survient dans un quartier, ce sont souvent les voisins ayant une personne du troisième âge qui sont accusés. La foule en colère s’en prend alors à ces personnes, les tabasse et parfois les brûle vives », témoigne-t-il.
Pour
le commandant urbain de la Police nationale congolaise (PNC) à Uvira, le
commissaire supérieur Lwimbo Handokya Simonet, la justice populaire est un acte
violent et illégal qui peut entraîner des pertes en vies humaines. « Dans le
langage courant, la justice populaire désigne des actes violents, souvent
mortels, commis par une foule ou un groupe de personnes qui se substituent aux
autorités judiciaires pour punir quelqu’un », explique-t-il.
Selon
lui, l’ignorance de la loi constitue l’un des facteurs majeurs à l’origine de
ce phénomène. « Le danger est que nous enregistrons parfois des morts ou des
blessures parmi des personnes innocentes. Lorsque les auteurs de ces actes sont
identifiés, ils doivent être poursuivis par la justice. Nous demandons à la
population de continuer à faire confiance aux institutions judiciaires et
d’alerter la police la plus proche lorsqu’un cas de justice populaire se
produit », ajoute le responsable policier.
De
son côté, le défenseur judiciaire Maître Chakochangu estime que la montée de la
justice populaire est également une conséquence de l’impunité et du
dysfonctionnement de certaines institutions judiciaires. « Les instances
judiciaires ont pour mission de rétablir l’ordre public, d’assurer la paix et
de garantir la sécurité sociale. Lorsque cette mission n’est pas correctement
accomplie, cela crée une psychose au sein de la communauté qui peut conduire à
la justice populaire », explique-t-il.
Selon
lui, pour mettre fin à cette pratique, les institutions de l’État doivent
renforcer leur action sur le terrain. « Il faut que les malfaiteurs soient
punis conformément à la loi et que la collaboration entre la police et la
population soit renforcée. Les magistrats, juges et procureurs doivent
également quitter leurs bureaux pour descendre dans les quartiers afin de
comprendre les réalités vécues par la population », recommande-t-il.
Tout
en appelant les habitants à abandonner cette pratique, Maître Chakochangu
rappelle que la justice populaire porte gravement atteinte au système
judiciaire et aux droits humains en République démocratique du Congo.
Article
est produit dans le cadre de la campagne HABARI ZA MAHALI, exécutée par le
consortium UNPC-UFMP-COMEL avec l’appui financier de La Benevolencja.
La Rédaction
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